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Détail décryptage
06/05/2008
[Retraité] - Bien vieillir « Soyez acteur de votre vieillesse »

Comment devenir des « porte-bonheur » et non plus des fardeaux, comment vieillir sans devenir vieux… Dans son dernier ouvrage, Marie de Hennezel invite chacun à s’interroger et à explorer ses propres voies. Entretien.



Bien vieillir, cela s’apprend ?
Marie de Hennezel :
À la fin du séminaire que j’ai animé récemment, une femme est venue me voir en me disant : Désormais, lorsque l’on me demandera ce que je fais, je répondrai : je travaille à vieillir. Faire de sa vieillesse un temps heureux, c’est un peu comme une œuvre d’art ; à la manière du travail de deuil, il y a quelque chose à accomplir de manière active. C’est le message essentiel de mon livre : soyez acteur de votre vieillesse pour en faire quelque chose de beau et d’intéressant.

 
À qui s’adresse votre livre ?
M. de H. : Lors de mes séances de signatures, j’ai été frappé par la diversité d’âges de mes lecteurs. Et même si a priori, j’ai écrit ce livre pour les « papys boomers » de ma génération, plusieurs générations sont aujourd’hui concernées et inquiètes par la manière dont la vieillesse est représentée dans notre société. On perçoit aussi très bien que des hommes et des femmes de 40 à 50 ans ont envie d’aider leurs parents à mieux vieillir.

 
Ces papys boomers vont-ils inventer un « art » du bien vieillir ?
M. de H. :
Effectivement, nous n’allons pas vieillir comme nos parents et nos grands-parents. À la différence des générations précédentes qui se sont beaucoup « sacrifiées », la nôtre a appris à prendre soin d’elle, à se soucier de sa santé et de son bien-être. Nous n’avons pas connu les guerres, nous avons fait du sport, nous nous sommes mieux alimentés, nous avons un tout autre rapport à la vie émotionnelle. À cela, s’est ajouté l’accroissement spectaculaire de notre espérance de vie. Tant et si bien que nous ne savons pas très bien aujourd’hui comment nous allons vieillir. C’est en pionniers que nous allons aborder ce nouveau continent et il y a certainement plusieurs manières de vivre cette « vie en plus ». La première consiste à se dire : profitons de cette nouvelle jeunesse pour voyager ou pour mener à bien des projets que nous n’avions pas pu mener auparavant. C’est très bien à condition de ne pas le faire dans le déni du processus de vieillissement et sans prendre le temps de se préparer au « grand âge », une étape qui doit s’anticiper en développant ses ressources intérieures et en nous forgeant une conscience heureuse du vieillissement.

 
Comment est né votre livre ?
M. de H. :
L’idée m’en est venue à l’occasion d’une conférence sur le thème de l’acceptation du vieillissement à laquelle assistaient 900 personnes. J’ai reçu ensuite tellement de courrier que je me suis dit qu’il y avait là un sujet à approfondir. Je venais de découvrir l’existence des centenaires de l’île d’Okinawa perçus par leur entourage comme des « porte-bonheur ». Ces 600 hommes et femmes en bonne santé et heureux de leur âge chantent tous les matins une chanson dont j’ai emprunté le refrain pour en faire le titre de mon livre : La chaleur du cœur empêche nos corps de rouiller. Cela m’a fait mesurer avec plus d’acuité le décalage énorme existant avec nos pays occidentaux où la vieillesse est le plus souvent représentée comme un naufrage, une catastrophe. Je venais moi-même d’avoir 60 ans, une barre symbolique que j’ai eu d’autant plus de mal à franchir que j’étais justement plongée jour après jour dans une masse d’informations anxiogènes montrant ce côté noir de la vieillesse. J’ai alors commencé moi-même à broyer du noir au point que j’ai même songé à abandonner l’écriture de ce livre.

 
Comment vous avez surmonté ces difficultés ?
M. de H. :
J’étais partie avec ma petite-fille faire du cheval en Camargue. Lors d’une promenade dans le marais, mon cheval s’est embourbé jusqu’au ventre dans un trou. Notre accompagnateur m’a fait comprendre que le cheval se sortirait de ce piège mais pas forcément en gardant sa cavalière sur son dos. Après avoir envisagé toutes les solutions, j’ai décidé finalement de rester sur le dos de ma monture. Quand je lui ai fait comprendre que j’étais prête, il a fait trois bonds très violents et a réussi à nous sortir de ce mauvais pas. Je me suis alors interrogée sur la signification de cet incident. En l’interprétant à la manière d’un rêve, le trou du marais symbolisait le trou de la dépression et le cheval représentait mon énergie vitale. J’en ai alors tiré la leçon suivante : en faisant confiance à mon « intentionnalité vitale », j’avais réussi à me sortir du trou dans lequel j’étais tombée. Et effectivement dès que j’ai repris l’écriture de mon livre, j’ai senti une énergie très puissante m’accompagner.

Et puis vous avez fait de très belles rencontres…
M. de H. : Les rencontres que j’ai faites pour écrire ce livre m’ont confirmé que pour traverser les peurs liées à la vieillesse, il faut se faire confiance à condition toutefois d’effectuer un certain travail de mise en ordre avec son passé et avec les autres. Dans la première partie de nos vies, nous avons poursuivi des buts égotiques tournés vers la réalisation de nos ambitions. Doit venir ensuite le temps d’une recherche de buts plus spirituels impliquant un certain détachement. L’objectif de cette deuxième partie de vie doit être davantage tourné vers « l’être » que vers le « faire ». Le philosophe Michel Serres a une très belle expression : « Vous n’avez plus rien à produire ; il vous reste à trouver le vrai grain de votre vie ».

 
Troisième, quatrième, cinquième âge… Ces classifications ont-elles un sens ?
M. de H. :
Je pense que le travail du bien vieillir commence vraiment avec le troisième âge, entre 55 ans à 75 ans environ. C’est un âge où, ennuis de santé mis à part, on reste encore en bonne forme et en capacité de faire ce travail de mise à jour avec son passé. Après 75 ans et jusqu’à 95 ans, vient le quatrième âge où il faut se fixer de nouveaux objectifs. Ensuite, il faut bien avouer que nous ne savons pas grand-chose sur le cinquième âge hormis le fait que de plus en plus de gens vont devenir centenaires.
 

Que pensez-vous du plan « bien vieillir » du gouvernement ?
M. de H. :
C’est une initiative louable dont la lacune essentielle est qu’il ne prend pas en compte la dimension psychologique du vieillissement. C’est très bien pour inciter les gens à améliorer leur alimentation et leur mode de vie, pour comprendre qu’il leur faut maintenir une activité physique régulière et une vie sociale active mais ce plan ne donne aucune piste pour expliquer les processus de mutation à l’œuvre dans cette deuxième moitié de vie dont la durée ne cesse de s’allonger.
 

Pourquoi avoir consacré un chapitre de votre livre à la sexualité ?
M. de H. :
En France, la sexualité des seniors demeure un sujet tabou. Or, si l’on part du principe que le cœur ne vieillit pas, il ne faut jamais oublier que bien souvent les gens se sentent plus jeunes qu’ils ne sont en réalité. Certaines personnes de 80 ans me disaient qu’intérieurement, ils avaient toujours 17 ans. Contrairement à ce que pensent les jeunes générations, ces « amoureux éternels » peuvent avoir des coups de cœur et des aventures jusqu’à des âges très avancés. Et cela participe pleinement à leur équilibre de vie.

 
D’autres clés du bien vieillir ?
M. de H. :
Il faut apprendre à faire confiance à l’avenir et à la vie. Mais s’autoriser à se tourner résolument vers les autres et vers l’avenir suppose d’accepter de lâcher son passé et de quitter sans nostalgie le temps de sa jeunesse. Cela suppose aussi un changement du regard sur soi pour accepter et aimer ce corps vieillissant. L’idéal étant de pouvoir éprouver un sentiment de bien-être malgré nos limitations physiques. Il s’agit d’opérer une véritable révolution narcissique car pour pouvoir se sentir en prise avec le monde, avec les autres ou avec la nature, il va falloir changer de regard et trouver de nouvelles sources de joie. À chacun de chercher ce qui peut lui procurer de la joie. En quittant le registre de la beauté esthétique et objective, s’offre alors une autre forme de beauté, émotionnelle et subjective. Certains visages de personnes très âgées portent la trace de ce rayonnement et de cette jeunesse intérieure.

 
Vous avez d’ailleurs rencontré des « vieillards magnifiques »…
M. de H. :
Pour écrire ce livre, j’ai interviewé beaucoup de personnes âgées et j’ai choisi de mettre en avant la rencontre avec Sœur Emmanuelle que tous les Français connaissent et qui va aujourd’hui allègrement vers ses 100 ans en disant qu’elle vit la période la plus heureuse de sa vie. C’est quelqu’un d’exceptionnel qui est dans une expérience extrême de jubilation et de jouissance de la vie. J’ai voulu également donner l’exemple de Stéphane Hessel, un homme qui n’est pas croyant mais qui dégage un rayonnement, un charisme et une lumière extraordinaires. Rescapé d’un camp de concentration à l’âge de 17 ans, il est dans une gratitude et un bonheur de vivre saisissant. Cette orientation à regarder le verre plein plutôt que le verre vide s’accompagne chez lui d’un regard toujours neuf sur le monde et sur les choses malgré les épreuves qu’il a pu traverser dans sa vie. Par ailleurs, c’est quelqu’un qui s’est toujours fortement engagé. S’engager, se passionner, s’intéresser… Voilà sûrement d’autres clés du bien vieillir.

 
Comment trouver des alternatives aux maisons de retraite traditionnelles ?
M. de H. :
Je suis convaincue que notre génération va inventer des structures nouvelles pour faire évoluer les choses. Beaucoup d’idées innovantes émergent déjà. J’ai cité l’exemple des Babayagas, ces femmes qui ont créé un foyer-logement autogéré à Montreuil dont la seule limite est peut-être de ne pas pouvoir accueillir de personne dépendante. Je pense qu’il va falloir inventer des structures où les personnes pourront rester jusqu’à la fin de leur vie y compris dans un état de grande dépendance ou même de démence. Hormis quelques rares exceptions, les maisons de retraite ne tiennent pas compte des rythmes de vie et de l’intimité des résidents. Ils vivent ensemble sous un même toit, partagent des occupations mais sans pour autant tisser de vrais liens de solidarité entre eux. J’ai très envie de m’investir dans la création de nouveaux concepts de lieux de vie pour personne âgées conçus autour d’un vrai projet de vie donnant la possibilité de créer ce lien et d’apprendre à se parler et à mieux se connaître. Il y a notamment des projets très intéressants d’habitats groupés, une solution pouvant permettre de garder la liberté d’être chez soi et de pouvoir rester facilement au contact des autres. Nous sommes à l’aube d’un vrai mouvement de réflexion sur de nouveaux types de structures car, aujourd’hui, nombre de seniors réfléchissent au lieu où ils aimeraient vieillir dans le quatrième âge.

 
Vous croyez donc à un bien vieillir ensemble ?
M. de H. :
Dans mon livre, j’ai donné l’exemple des béguinages, des communautés autonomes de religieuses ou de veuves vivant au Moyen-Âge dans des bâtiments comprenant non seulement des installations domestiques et monastiques mais aussi des ateliers utilisés par la communauté. Il pourrait donc être très intéressant de moderniser cette idée en l’ouvrant à une population mixte qui pourrait se regrouper autour d’activités ludiques ou spirituelles.

 
Pour un peu, vous nous donneriez presque envie de vieillir…
M. de H. :
C’est parfois ce que l’on me dit après avoir lu mon livre. Cela montre bien à quel point les gens ont soif d’un nouveau regard sur la vieillesse qui leur donne une ouverture et des nouvelles raisons d’espérer. Car il faut bien avouer que tout ce que l’on nous donne à voir sur la vieillesse n’est pas très réjouissant. Il serait peut-être temps de passer du « c’est pas drôle de vieillir » à « c’est intéressant de vieillir » ! Simple à mettre en œuvre, la première piste consisterait tout simplement à créer des groupes de paroles pour échanger autour des problématiques du vieillissement, sortir de ce tabou social et mettre en commun les peurs pour mieux les affronter. En parallèle, il faut aussi que chacun repère et identifie ses propres ressources intérieures pour pouvoir s’y adosser le moment venu. Musique, lecture, promenades en pleine nature, moments passés avec des amis… Chacun d’entre nous doit trouver ses propres sources de joie. Pour bien aborder la vieillesse, on ne peut pas faire l’économie d’un travail de prise de conscience et d’une mise en ordre de sa vie. Ce grand ménage permet de mettre à jour notre part d’ombre et d’exhumer notre refoulé émotionnel avant qu’il ne nous rattrape. L’expérience des grands anciens, des écrivains et des philosophes peuvent également nous donner des clés pour nous aider à penser, à réfléchir et à mieux vivre ces changements. Il n’est jamais trop tard pour apprendre. Ce sont précisément ces apprentissages qui rendent l’expérience du vieillissement intéressante. Et puis n’oublions pas que si nous vieillissons bien, nous pourrons faire ensuite un immense cadeau aux générations suivantes.

 

Marie de Hennezel
Psychologue, psychothérapeute, auteur de deux rapports ministériels sur l’accompagnement des personnes en fin de vie, elle a publié de nombreux ouvrages : La Mort Intime (1995), L’Art de Mourir (1997), Nous ne nous sommes pas dit au revoir (2000) et Le Souci de l’autre (2004). Son dernier ouvrage, La chaleur du cœur empêche nos corps de rouiller (éd. Robert Laffont) traite de l’art du bien vieillir.