Jean-Pierre Giordanella, Médecin de santé publique à la direction de la prévention de la CPAM, livre ses réflexions sur les bonnes pratiques de prévention. Enseignement principal : chacun doit être acteur de sa propre santé
La prévention est-elle une pratique récente en matière de santé ?
Jean-Pierre Giordanella : La prévention n’est pas exactement une affaire nouvelle. L’histoire de la médecine, permet observer que moins on disposait de moyens techniques et thérapeutiques à opposer aux infirmités et aux maladies plus la notion de prévention était importante. Ainsi les précautions relatives à l’hygiène ou à l’alimentation remontent loin. À travers les siècles, la médecine a développé des outils d’une puissance sans précédent pour contrecarrer la maladie et ses conséquences. Dans l’éradication des grandes épidémies, la prévention individuelle et collective (propreté de l’eau, ramassage des ordures règles d’hygiène, vaccinations etc.) ont joué un rôle capital.
Aujourd’hui, les épidémies ont changé de nom et les avancées thérapeutiques incontestables gardent à la prévention toute sa valeur. Ainsi, dans la lutte contre le Sida, l’arme absolue pour enrayer l’épidémie reste le port du préservatif, un geste de prévention individuel et responsable.
Autrement dit prévention et soins curatifs sont maintenant conjugués et articulés pour obtenir des résultats encore plus significatifs.
Faut-il aujourd’hui se prévenir contre de nouveaux risques ?
J.-P. G. : Nous sommes passés en quelques décennies d’une quasi-absence de messages préventifs à une multiplication continue de messages. Il n’est pas de jour où les médias ne nous informent d’un danger ou d’un risque sanitaire et des moyens de les prévenir. C’est indispensable, mais il ne suffit pas de donner l’information pour qu’elle soit comprise et conscientisée. Pour pouvoir se l’approprier, les personnes doivent d’abord se sentir concernés et comprendre quelle part elles peuvent prendre à la résolution du problème. D’où l’intérêt des programmes d’éducation, de soutien et d’accompagnement. Prenons l’exemple les préoccupations environnementales grandissantes on sent bien qu’au-delà des décisions politiques et sociétales absolument indispensables, les résultats viendront des changements de comportements individuels bien compris et durablement exercés.
La politique de prévention menée par la France est-elle satisfaisante ?J.-P. G. : Depuis 20 ans, on constate une formidable avancée témoignant qu’au-delà des réponses thérapeutiques, la prévention émerge comme une véritable réponse à un certain nombre de problèmes auxquels nos sociétés doivent faire face.
Non seulement la France dispose d’un système de protection sociale et de soins sans équivalent au monde, mais en plus elle s’est donné les moyens de développer une politique de prévention cohérente, coordonnée et évaluée.
En 2004, la préservation de la santé représentait en France moins de 3 % des dépenses de santé du budget de la santé. En 2006, selon la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Dress), ce pourcentage est passé à 7 % soit 10,5 milliards d’euros, ce qui est considérable. Il faut être très clair : les moyens qui sont donnés pour faire de la prévention ne sont pas insuffisants. Mon regret serait plutôt que certaines propositions de prévention organisées restent encore sous-utilisées par les usagers.
La loi d’août 2004 relative à la politique de santé publique a-t-elle marqué un tournant ?
J.-P. G. : Incontestablement. Malgré une moyenne élevée de l’espérance de vie, les Français souffrent d’une morbidité et d’une mortalité trop importantes avant 65 ans. L’analyse de ce « paradoxe français » a débouché sur la nécessité de lutter contre les affections évitables. Cette loi de santé publique a notamment permis de développer des plans d’action précis (obésité, tabac, alcool, alimentation, comportements à risques, etc.), des axes stratégiques (Plan Cancer, Plan Santé - Environnement, Plan Maladies Chroniques, etc.), des priorités par pathologies (Alzheimer en 2008) ou par thèmes (dans le cadre des interventions en milieu scolaire, etc.) tout en organisant sur tout le territoire la diffusion des moyens et la coordination des différents acteurs.
Quelle est l’importance de la prévention individuelle ?
J.-P. G. : Le grand public est encore trop habitué à fonctionner sur un schéma biomédical et curatif. Pour faire évoluer les esprits et venir à bout de certaines idées reçues, les professionnels de santé doivent donner l’information juste et insister sur la responsabilité individuelle dans le maintien et le développement de la bonne santé. Alors qu’il faut 20 ans pour apprendre à un enfant à devenir un adulte responsable, il n’est pas concevable qu’un message unique suffise pour faire d’un individu un être responsable de sa santé. À chaque instant et à chaque âge, chacun d’entre nous a besoin d’être informé, éduqué et de s’interroger pour apprécier sa part de responsabilité et d’engagement dans les comportements impliquant son capital santé.
La prévention s’inscrit-elle nécessairement dans la durée ?
J.-P. G. : La prévention ne relevant pas du seul champ médical, sa réussite est le fruit d’un ensemble de mesures articulées et convergentes sur le long terme autour d’un objectif commun. D’un point de vue général, il faut faire évoluer les mentalités pour que la santé devienne synonyme de bien-être et ne soit plus uniquement perçue comme un parcours anxiogène et difficultueux. Au-delà des mesures collectives ou réglementaires prises pour accompagner ou susciter un changement de comportement, il faut insister sur la part de responsabilité individuelle dans le maintien et le développement de la bonne santé. En matière de maladies sexuellement transmissibles par exemple, il convient de rappeler sans cesse la nécessité absolue de se protéger lors des rapports sexuels. Tout ceci demande du temps.
À chaque instant, à chaque âge, chacun d’entre nous a besoin de s’interroger pour évaluer sa responsabilité et son degré d’engagement dans les comportements impliquant son capital santé. Et en même temps, il faut que la prévention sache rester prévenante pour respecter et préserver la personnalité de chacun d’entre nous.
Quelles sont les conditions de réussite d’une campagne de prévention ?
J.-P. G. : Plusieurs conditions sont requises pour que les actions de prévention soient efficaces : éléments scientifiques indiscutables, choix des priorités, formation des acteurs, méthodologie éprouvée, participation maximale des professionnels, communication, adhésion des publics cibles, pérennité des financements, et évaluation des processus et des résultats dans un temps généralement assez long. Les effets quantifiables des campagnes de prévention demandent le plus souvent beaucoup d’années. Par exemple celles sur les dangers de la consommation de tabac ont été initiées depuis longtemps et on peut en mesurer aujourd’hui les effets et les bénéfices…
Pouvez-vous nous donner des exemples de réussite ?
J.-P. G. : Pour le tabac par exemple, l’image du fumeur a complètement changé et grâce à des mesures audacieuses la consommation a diminué. Le Plan Cancer est également une extraordinaire avancée. Les progrès sont considérables aussi bien dans l’approche thérapeutique que dans l’accompagnement ou la prise en charge des malades. Et la prévention des cancers dépistables est à présent bien installée et organisée.
Il en est de même en matière de lutte contre l’obésité. Le plan nutrition santé est à ce titre remarquable.
Je profite aussi de l’occasion pour dire que le sommeil, un des déterminants essentiels de la santé et un indicateur de la qualité de vie, fait également l’objet d’un vaste plan programme faisant une large part à la prévention. Avec un message essentiel particulièrement important pour les adolescents et les seniors : « respectez vos propres rythmes de sommeil et limitez le recours aux médicaments ». N’oublions pas que nous sommes le premier pays consommateur de somnifères et de psychotropes, des classes de médicaments induisant sur la durée des conséquences redoutables. Aussi simpliste que cela puisse paraître, il nous faut aujourd’hui réapprendre à dormir.
À l’heure d’internet et des nouvelles technologies de la télécommunication, va-t-on voir apparaître de nouvelles formes de prévention ?
J.-P. G. : Il faut évidemment profiter de ces avancées pour créer de nouveaux outils : méthodes de soutien, coaching personnalisé, suivi à distance de certains malades via les téléphones portables, télémédecine, etc. Internet est un formidable outil pour chercher de l’information, échanger ou se distraire. On constate également que certains jeux vidéo proposent des programmes d’entraînement et d’activité physique à domicile.
Mais méfions-nous tout de même de l’utilisation abusive voire addictive des écrans…
Comment chacun peut-il devenir acteur de sa propre santé ?
J.-P. G. : Par l’information évidemment et l’observation constante de ses comportements. Au fur et à mesure que chacun prendra conscience du rôle qu’il a à jouer pour changer ses comportements au quotidien et améliorer sa santé, les effets bénéfiques seront observables. Prenons l’exemple du Programme National Nutrition Santé (PNNS) dont un des enjeux est de faire comprendre que la limitation des sucres, des graisses, du sel et l’apport de fruits et légumes dans l’alimentation quotidienne apportent des bénéfices indiscutables pour la santé. Aujourd’hui, on peut raisonnablement penser que les Français ont compris le message et modifient sensiblement leurs habitudes alimentaires se prévenant ainsi de graves maladies.
Par ailleurs de nouvelles approches préventives s’organisent chez les patients atteints de maladies chroniques. Proposée dans les lieux de soins depuis quelque temps, l’éducation thérapeutique du patient ouvre une voie nouvelle. De vastes programmes pour les patients diabétiques sont à présent opérationnels.
Une preuve de plus que la prévention qui intéresse chacun d’entre nous est la clef du développement durable de la santé.